vendredi 23 janvier 2026

A mon Grand-père

 


De lui, j'ai des images inoubliables.

Je le vois encore, là, assis à sa table,

Penché sur un roman, paisiblement,

À lire, à prendre enfin son temps.



Ses mains marquées par les ans,

L'une sur l'autre, très sagement,

Attendaient de tourner les pages

D'un vieux manuscrit hors d'âge.



De ses bras encore très puissants,

Émanait la force d'un ancien titan

Qu'exigeait sa tâche de forgeron.

Du feu et du fer, il était le patron.



Son visage marqué par l'ouvrage,

Finalement, s'était adouci avec l'âge,

Et sa jovialité effaçait la rudesse

De ses traits comblés de sagesse.



Je ne voyais plus cette brutalité,

Elle affectait mon enfance réservée,

Quand en fureur, il blasphémait,

Aux milliards de bons dieux, s'en prenait.



Je le regardais ainsi, assis à sa table,

Ce vieil homme, à la vie honorable,

Il avait traversé la dernière guerre

Sans jamais mettre genou à terre,



Résistant pour défendre la liberté.

Il était rouge comme le sang versé

Par tous ses compagnons tombés

Pour libérer leur France occupée.



Un homme discret sur sa bravoure,

À son enterrement, point de discours,

Pour ce qu'il avait fait sans gloire,

Pas question d'honneur ostentatoire.



Sur la vie, il avait sa propre vérité,

En politique, des idées bien arrêtées.

La vie avait forgé ses convictions,

L'athéisme était sa seule religion.



En patriarche, il veillait son clan,

Sans être toujours très conciliant.

À coup sûr, il était un honnête homme,

Même s'il n'était pas gentilhomme.



À son Agnelle, il avait mené la vie,

Dure, mais à l'époque, c'était ainsi,

On ne faisait pas dans la dentelle,

Pour la bagatelle et pour l'existentiel.



Tous deux arrivaient, bon an, mal an,

À l'âge où, faute d'être tendres amants,

On conjugue vieillesse avec tendresse

Pour en oublier l'insidieuse détresse.



À le voir ainsi, assis à sa table, à lire,

Je saisissais ce que c'était de vieillir,

Je réalisais alors, du temps, la cruauté,

Ce que c'était d'être, et d'avoir été.



Et quand enfin, j'osai lui demander

Comment il occupait ses journées,

Il me répondit avec philosophie,

Dans un sourire teinté d'ironie.



"Eh bien, tu vois, j'attends la mort"













Christian Bailly

Tous droits réservés

10/06/2012

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